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[Écrit le 21 Décembre 2023]
(L’Esprit du temps de Johan Van der Keuken)
Sorti en 1968, L’Esprit du Temps est un film étonnant encore en 2023, unissant performances, métamorphoses et explorations d’espaces : espaces privés, espaces publiques : espaces politiques évidemment. Le film est politique. D’abord, publiquement politique. Le climat historique est (supposément) clair : lutte contre la guerre du Vietnam, tendances du mouvement américain « hippy », changements sociétaux et mouvements de libérations sociales multiples… Les images des Pays-Bas de Van der Keuken témoignent de ces évènements et en fait, d’une façon particulière, le portrait de son époque : regroupements d’une jeunesse, marches pacifistes, dans les rues, pancartes à la main, ensemble ; mais aussi seuls, chez eux, en pleine mutation, isolés et assoiffés d’images, la leur, qu’il leur faut à tout prix se créer et se recréer sans cesse.
Époque de bouleversements oblige, le temps s’arrête pour observer. C’est ainsi que la caméra de Van der Keuken interroge son regard lui-même, le regard qu’il porte sur son pays, sur la jeunesse qui la peuple, avec ses idées, avec ses désirs, son envie de politique et son envie d’exister en tant qu’objet de son temps, courageux et en pleine possession de ce qui a de plus intime : la conviction. Van der Keuken ne dit rien. Intérieurement, il se pose peut-être la question : à quoi ressemblerons-nous demain ? Peut-être même qu’il remplacerait un « s » par un « t » et ôterait le « nous » pour le « ils » …
En passant d’une forme à une autre, d’une séquence à une autre, avec des gens (jamais des personnages), des jeunes gens qui sont en soi peut-être des personnages, et qui vivent au sein du cadre comme si leurs vies étaient entièrement filmées et ordonnées, et leurs espaces de vie les théâtres de leurs vies en constante captation, Van der Keuken place au premier plan la mise-en-scène. Même si cela se révèle être faux dans ce qu’il a été « réellement », le documentaire est scénarisé et organisé comme un film de cinéma. C’est un film qui pense au travers du prisme des formes qui changent, du mouvement et de la fixité, des corps qui se figent et qui s’entrelacent, qui se touchent et qui se démaquillent : le changement, notion fondamentale, se rapporte entièrement à l’image de la jeunesse qui se sait image de soi-même, une sorte d’objet-jeunesse que la jeunesse comprend et qui la motive à agir, afin de montrer ce qu’elle sait faire et ne pas faire, et surtout ce qu’elle veut faire, ainsi que de montrer où elle se situe et où elle va aller. Elle le ressent sans doute mais elle ne le sait pas : la jeunesse a besoin de la caméra.
Les espaces sont pensés comme des théâtres, des images, mais aussi comme des paysages et des lieux, qui cherchent à se dénaturer et à se projeter en tant que signifiant, sans forcément se signifier. Les espaces s’ajoutent et se multiplient l’un par l’autre, ensemble : on pourrait se dire que les lieux sont les rues et le paysage son silence ; les lieux sont une route de campagne et le paysage son aliénation à la violence ; les lieux sont un aéroport et le paysage son souvenir. La rencontre des espaces est brusque, provocante et nette. Les visages sont de face, face à nous, et nous observe avant même que nous pouvons le faire en retour. La peau du visage d’un homme est maquillée, puis démaquillé sans démaquillant. C’est un film qui s’inverse et où les commandes sont lâchées : la caméra écoute les paysages et observe les espaces qui écoutent également les paysages qui racontent l’histoire de son temps (cette fois-ci à l’endroit), le climat ambiant, l’histoire de l’espace de son temps, de son visage maquillé qu’il faut encore démaquiller, et qui, grâce au paysage(s) resté(s) intacte(s), entre autres, ceux du silence, de l’aliénation à la violence et du souvenir, donne l’espoir pour la jeunesse, héritier malheureux des espaces qu’ils peuplent (et ne peuplent pas), d’agir, d’être vu et d’être entendu (par elle-même) pour la première fois.
Alors, si renouveau il y a, pourquoi emprunter le chemin inverse ? Pourquoi ne pas commencer à débroussailler en allant de l’avant, en écrivant l’histoire nouvelle des espaces qui nous peuplent et qui nous regardent depuis notre tendre enfance ? L’œil dans l’œilleton, Van der Keuken observe la jeunesse et le monde qu’elle souhaite changer. Lorsqu’il la filme marcher dans la rue, vers lui, qu’elle lui sourie, qu’elle passe sur sa gauche et sur sa droite en rentrant du boulot ou de l’école, Van der Keuken fait un pari avec son dispositif qu’il doit capter les pas qui naturellement avanceraient avec son temps, qui ne (ré)fléchiraient pas, qui ne broncheraient pas, qui avanceraient comme si de rien n’était et comme si rien ne s’y dissimuler, comme si le temps avançait paisiblement et que les espaces avaient la paix. Mais alors qu’il filme la vie dans sa marche naturelle, et que ses protagonistes aux visages familiers mais sans noms se montrent, la tête haute et les yeux écarquillés, maquillés ou déjà démaquillés, Van der Keuken sait que le secret de son pari avec son dispositif a déjà été raconté, répété un millier de fois par ces bouches sur ces visages familiers, sans noms certes, mais qui ont gardé la tête haute et les yeux écarquillés, et qui sont ceux qui de tous sont les plus désespérés car ils ont le moins à perdre et le plus à gagner. Le chemin inverse n’en est donc pas un en vérité : la caméra filme la marche naturelle car elle sait qu’elle peut la faire reculer, la retourner contre elle, sur elle, par elle et cela jusqu’à l’infini, car les visages et les corps sont filmés une fois et donc pour toujours : ils ont marché en avant et maintenant L’esprit du temps, s’il le veut, peut leur en empêcher. Ainsi, les militaires se fonderont dans la masse, les enfants resteront dans les bras des jeunes parents, les garçons et les filles de la jeunesse se regarderont avancer dans le temps, car il le fallait, mais surtout car le dispositif de Van der Keuken promet d’être acteur et révélateur de ce qui se cache dans ce mouvement : la conscience d’un acte double mais singulier, celui d’un pied qui se pose pour que l’autre s’envole, celui justement de la marche en arrière pour avancer.
Vers où donc aller ? Les espaces continuent de suivre la jeunesse pour nous la raconter. Van der Keuken arpente rues, ruelles et routes, pénètre maisons, appartements et entrepôts avec le but de témoigner des trajets, de cartographier les présences, de se placer le plus près possible de là où la jeunesse pense et se retrouve, là où elle se cache pour penser, là où elle apprend à changer. D’abord, la fragmentation de l’œuvre témoigne, en partie, des difficultés à s’approcher de son sujet, similaire à un animal en fuite dont on a pu apercevoir le visage une fois, que l’on connaît car avant tout on le reconnaît et que l’on ne voudrait perdre pour ne jamais avoir à le retrouver. Mais ce n’est pas une chasse. La jeunesse n’est pas un gibier. La caméra filme en sachant que ce qu’elle produira devra être réorganiser, trier et repenser pour en tirer un matériau qui se sait matériau de la difficulté de filmer son sujet. La jeunesse est partout et nulle part. Dehors, puis dedans. Dans la rue, à crier ou à s’embrasser, puis dans une chambre, à crier ou à s’embrasser. Rien ne peut la suivre, à part une chose, que la caméra se discipline quand même à entreprendre sans relâche, et que Van der Keuken, disciple de son dispositif, cherche à représenter tout au long de L’Esprit du Temps : montrer le corps de l’espace. Très vite, Van der Keuken nous fait comprendre que le cadre ne nous rapportera rien de « concret » et que le hors-cadre malheureusement ne nous renverra qu’à des paysages, certes restés intactes, mais virtuellement imperceptibles. Van der Keuken filme donc ce qu’il trouve des traces de la jeunesse et de son temps, au sein des espaces transformés, des espaces qui attendent d’être retrouvés et repeuplés par la jeunesse lorsqu’elle reviendra (si jamais elle revient), et au sein desquels le temps s’est entièrement arrêté. Ainsi, la caméra nous montre des espaces vides de temps, le corps de ces espaces sans vie(s): des sortes d’espaces « intermédiaires » qui constituent ce qui est, au moment où ce qui est n’est déjà plus.
Qu’en est-il de ces espaces « intermédiaires » ? Que montrent-t-ils ? Qui sont-ils ? D’une certaine façon, il n’en est rien et ne montrent, en soi, rien non plus. En revanche, ces espaces vides et ces entre-deux sont peut-être au mieux l’image d’eux-mêmes ou l’image qui permet à eux-mêmes d’exister lorsqu’il y a déjà ce rien, comme lorsqu’un miroir n’a personne à regarder. En outre, il y a une multitude de sons et d’images qui proviennent de la réfraction des espaces dans L’Esprit du Temps, par le montage de ses paysages différents et variés, qui souhaitent communiquer et partager l’information sur ce qui justement, est et comment cette chose est. Il y a donc la jeunesse, puis l’esprit, puis le temps ; sujets ou objets qui ont à la fois tout et rien avoir l’un avec l’autre et qui, malgré eux, se bousculent devant le dispositif de Van der Keuken car il veut absolument entendre tout le monde, même ceux qui n’ont rien à dire. L’Esprit du Temps est donc une tentative d’image. Une idole. Un idéal vers lequel le film se projette. Peut-être qu’il n’y aura rien à montrer ? Peut-être que ce qui est montré ne montrera rien ? Est-ce que l’image réussira-t-elle à rendre compte des tensions, du climat et de toute cette vie qui lutte mais qui demain aura peut-être déjà disparu avec sa conviction qu’elle a déjà depuis longtemps perdu ? De l’espace « intermédiaire » ressurgit pourtant quelque chose d’unique, qui subsiste même lorsque le miroir qui donne sur le monde ne voit pas son monde, qui existe même si la caméra ne voit peut-être pas sa jeunesse, qui intervient même si l’image ne rend peut-être pas compte de la vie qui s’y cache, et Van der Keuken en fait le sujet clair de son film : « l’esprit ». Son film est un spectre, le fantôme d’un monde en mutation et qui n’existe pas encore dans le réel que par ses « manifestations » saugrenus, ses « rencontres » avec les lieux et ses « évènements » qui animent les paysages du changement. Peut-être que les espaces « intermédiaires » sont la matérialisation de cet « esprit », la preuve de l’existence d’une âme invisible qui court et qui se meut, qui s’anime au travers des corps pour ensuite disparaître là où plus personne ne la soupçonne. Une âme qui bouge et puis se fige, qui se maquille avec de l’espace et se démaquille avec le temps, toujours à l’inverse, en allant de l’arrière pour avancer. Un esprit qui se transforme en jeunesse, sous toutes ses formes, et partage son être avec ceux qui le souhaitent.
Dans un plan qui ne saurait moins se soustraire à l’esprit de celui-ci et à l’image de l’âme à laquelle elle nous renvoie, Van der Keuken repense et (ré)organise tout son travail dans L’Esprit du Temps par un angle, un regard, en contre-jour et par la mise-en-scène d’une vision extraordinaire des sons et de l’image. Le dernier plan du film est une fenêtre ouverte donnant sur cour et, de notre point de vue, sur un tirant en forme « Y », dans le mur blanc du bâtiment d’en face. Nous sommes à mi-hauteur, légèrement excentré par rapport à la fenêtre mais étrangement de face devant ce tirant aux bras levés. L’image est fixe, le son ne l’est pas. On entend de la musique à la radio, des bruits indistincts et surtout le son d’un rasoir électrique. Un rasoir au travail, qui rase et qui continue de raser. La fenêtre est un gros plan de plus en plus gros car le dispositif nous en rapproche, et le tirant bientôt passe du dehors au dedans. La durée du plan témoigne de la durabilité de l’espace dans le cadre, de cet espace montrant le vide, plaçant bientôt la vie entièrement « devant un mur », au milieu duquel se déploie encore ce mystère : quelle est donc cette structure que soutient ce tirant ? Les battants ouverts laissent entrer et sortir allègrement l’air, les sons et les images de ses sons, et Van der Keuken nous fait passer de l’intérieur à l’extérieur, et vice-versa, comme dans une boucle. On entend une porte qui se ferme, quelques pas et enfin des cloches d’église : est-ce que l’espace essaye de nous raconter son temps ? Ce plan est encore un autre espace « intermédiaire » qui témoigne encore et toujours d’une absence fondamentale, de la chose qui est perdue mais depuis toujours ; mais il est vrai que les choses à présent voltigent dans le cadre et que nous percevons tout un pan de l’invisible du temps (ou du visible de l’esprit) que le dispositif de Van der Keuken a, sans relâche, tenté d’apprivoiser et réussit à libérer pour notre regard. Alors, la caméra continue de fixer encore et toujours cette fenêtre ouverte qui nous colle à présent contre un mur, et contre ce tirant qui nous fixera jusqu’au bout. Et c’est ainsi que les images de Van der Keuken raconte une dernière fois l’histoire du bruit qui court en son temps : la jeunesse n’est plus très loin.



Filmographie :
Van der Keuken, J. L’Esprit du Temps. Lucid Eye Films. EYE Film Institute Netherlands. 1968
